Van Gogh et la série des nuits étoilées : vision dangereuse ou merveilleuse ?

"La nuit étoilée", Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1889, 73 x 92 cm Collection Museum of Modern Art, New york  Source : Wikimedia Commons, 06/04/15

« La nuit étoilée », Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1889, 73 x 92 cm
Collection Museum of Modern Art, New york
Source : Wikimedia Commons, lien url, 06/04/15

Nous allons nous intéresser ici à deux toiles très connues du célèbre peintre impressionniste néerlandais : la série des nuits étoilées. Van Gogh produit la première toile de cette série à l’automne 1888 : elle est connue sous le nom de « Nuit étoilée sur le Rhône ». Elle représente Arles, la nuit, ville où vivait le peintre durant cette période ( pour plus d’informations sur Van Gogh et Arles, lire cet article ). Le tableau a été peint sur les bords du Rhône. La position avantageuse qu’il a choisie pour réaliser son tableau lui a permis de capter les reflets de l’éclairage au gaz dans Arles sur l’eau bleue miroitante du Rhône, avec à droite les lueurs du quartier de Trinquetaille. La seconde toile de la série, intitulée simplement « La nuit étoilée » est peinte en mai 1889 dans le village de Saint-Remy-de-Provence. Le tableau représente ce que Van Gogh pouvait voir de la chambre qu’il occupait dans l’asile du monastère Saint-Paul-de-Mausole. La partie centrale du tableau représente le village de Saint-Rémy-de-Provence et les Alpilles apparaissent au loin à droite de la toile. Un cyprès apparait au premier plan dans la partie occidentale de la toile. Ces deux « nuits » font sans aucun doute parties des toiles les plus connues de l’artistes, mainte fois commentées et mainte fois reproduites. Mais ce qui nous intéresse ici c’est de comprendre pourquoi Van Gogh a-t-il tant tenu à représenter ces visions de nuits, se focalisant sur les effets de lumière des étoiles et de leur impact sur le paysage rural, à l’heure où ses contemporains se focalisaient sur l’agitation nocturne des villes. Y-a-t’il une vision, une signification particulière liée de façon générale à ces représentations ? Ou encore, en suivant une approche plus particulière, y-a-t’il une confrontation à effectuer entre les 2 toiles de Van Gogh, et sur l’état de l’artiste au moment où il les a peintes ?

Dès son arrivée à Arles, le 8 février 1888, la représentation des « effets de nuit » constitue une préoccupation constante pour Van Gogh. En avril 1888, il écrit à son frère Théo : « Il me faut une nuit étoilée avec des cyprès ou, peut-être, au-dessus d’un champ de blé mur« . En juin, c’est au peintre Emile Bernard qu’il confie : « Mais quand donc ferai-je le Ciel étoilé, ce tableau qui, toujours, me préoccupe » et, en septembre, dans une lettre à sa soeur, il évoque le même sujet : « Souvent, il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour ». Ce projet est donc obsédant chez Van Gogh et il l’inaugure une première fois avec la « Terrasse du café de la place du Forum à Arles, de nuit », toile qui représente une rue de Arles éclairée avec force, alors qu’un morceau de ciel nocturne apparait, découpé en arrière plan.

"Terrasse du café de la place du Forum à Arles, de nuit, Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1888, 80, 7 x 65, " cm Collection Kröller-Müller Museum, Otterlo Source : Wikipédia, lien, 06/04/15

« Terrasse du café de la place du Forum à Arles, de nuit, Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1888, 80, 7 x 65,  » cm
Collection Kröller-Müller Museum, Otterlo
Source : Wikipédia, lien url, 06/04/15

Cette toile est en effet la première représentation nocturne qu’il parvient à fixer. Dans ce tableau, les lumières de la ville sont omniprésentes : les lanternes du café éclairent violemment la rue, plus loin ce sont les lumières criardes des vitrines et des foyers. Il parvient ainsi à créer une impression d’intimité chaleureuse au cœur des ténèbres. « Là, tu as un tableau nocturne sans noir, mais seulement d’un beau bleu, avec du violet et du vert et, dans cet entourage, la place éclairée devient jaune soufre pâle et vert citron  » écrit-il à Gauguin. C’est donc encore très peu le ciel en lui même qui intéresse Van Gogh dans ce tableau. Il se focalise plutôt sur l’ambiance apportée par cet état nocturne au paysage de la ville, qui s’auréole de nouvelles couleurs. La lumière des étoiles et gommée par celle, puissante et crue, de la ville. Le ciel étoilé n’est en somme qu’un second plan, une sorte de fond, nouvel outil de travail pour traiter les paysages urbains. C’est en vérité avec la « Nuit étoilée sur le Rhône » qu’il franchit un nouveau cap dans son étude de représentation des ciels nocturnes.

"Nuit étoilée sur le Rhône", Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1888, 72, 5 x 92 cm Collection du Musée d'Orsay Source : Wikimedia Commons, lien, 06/04/15

« Nuit étoilée sur le Rhône », Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1888, 72, 5 x 92 cm
Collection du Musée d’Orsay
Source : Wikimedia Commons, lien url, 06/04/15

A propos de ce tableau, peint à Arles en 1888, Van Gogh écrit à son frère Théo :  » Le ciel est bleu-vert, l’eau est bleu de roi, les terrains sont mauves. La ville est bleue et violette, le gaz est jaune et des reflets or roux descendent jusqu’au bronze vert. Sur le champ vert du ciel, la Grande Ourse a un scintillement vert et rose dont la pâleur discrète contraste avec l’or brutal du gaz. Deux figurines colorées d’amoureux à l’avant-plan. « . Ce paysage nocturne le fascine, bien plus que son premier essai du café de la place du Forum, sans doute parce-que cette fois ci, le ciel y tient une place primordiale. Auréolé d’étoiles aux lumières douces, le ciel en effet se place dans une symétrie parfaite en opposition avec les eaux du Rhône, parcourues des lumières électriques de la ville. Illustration d’une rêverie de l’artiste ? Vision poétique et quelque peu hallucinatoire  ? On fait en tout cas de cette première « nuit étoilée » de l’artiste une vision apaisée de ce ciel nocturne, trouvant dans la représentation au premier plan d’un couple d’amoureux une fonction de contemplation. Le ciel de la « Nuit étoilée du Rhône » serait donc avant tout un paysage de contemplation, un endroit où lumières de ville et étoiles se rejoignent dans une confrontation idéale de beauté. On oppose ainsi souvent cette toile, à la seconde peinte en 1889 : « La nuit étoilée ».

"La nuit étoilée", Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1889, 73 x 92 cm Collection Museum of Modern Art, New york  Source : Wikimedia Commons, lien, 06/04/15

« La nuit étoilée », Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1889, 73 x 92 cm
Collection Museum of Modern Art, New york
Source : Wikimedia Commons, lien url, 06/04/15

Un ciel bleu profond avant l’aube, vers quatre heures du matin, avec une lune orange décroissante et son auréole. Un réseau très graphique d’étoiles blanches et jaunes, orange et bleues, semble palpiter et faire jaillir une étrange spirale, nébuleuse qui s’enroule sur elle-même, pleine d’énergie cosmique en volutes.  » Certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus, myosotis « , écrit-il à sa sœur.Des champs de blé et des oliveraies entourent les maisons d’un hameau endormi. La flèche d’une église dépasse à peine l’horizon, tandis qu’un cyprès aux formes convulsées domine l’ensemble de la composition. Le pinceau semble saisi d’un emportement impulsif. On a ainsi tendance à confronter les deux nuits étoilées de Van Gogh, et cela en se basant sur l’état psychologique de l’artiste aux moments respectifs où il peint les deux toiles. Il est vrai que lorsque Van Gogh compose cette seconde nuit étoilée, il est interné à l’asile de Saint-Paul-de-Mausole, dans le petit village de Saint-Remy. Ses crises psychotiques se font plus violentes à cette période, colorant sans doute les tableaux peints à cette époque d’une atmosphère particulière. Ainsi a-t-on tendance à voir dans ce tableau l’expression de la violence d’une psychologie perturbé : les arbres prennent la forme de flammes et le ciel et les étoiles tourbillonnent dans une vision cosmique, alors que dans « La nuit étoilée sur le Rhône », la présence d’un couple d’amoureux au bas de la toile renforce l’atmosphère plus sereine du tableau.

Il est vrai qu’on peut facilement voir dans cette seconde nuit étoilée, la vision d’une nuit transfigurée, mais l’est-elle vraiment par la démence ? On peut déjà distinguer deux composantes contraires dans ce tableau : la vérité et l’imagination. La vérité est astrologique. A cette époque, l’on se passionnait particulièrement pour l’astronomie et l’études des constellations et nébuleuses. Ainsi Van Gogh ne passe-t-il pas à côté de cette tendance : la spirale dessinée dans le ciel s’inspire en vérité de nébuleuses réelles, juste en dessous, c’est Vénus, particulièrement brillante cette année là, qui est représentée. Ce ciel n’est donc pas uniquement issu d’une imagination délirante, mais s’inspire sans doute de ce que Van Gogh pouvait réellement observer et étudier. En revanche, c’est le paysage du village représenté au premier plan qui est création de l’artiste : en effet, depuis sa cellule, en contrebas de la fenêtre, Van Gogh ne voyait guère qu’un enclos. Le paysage, le cyprès qui monte vers le ciel, tout cela est donc fictif. Tentative d’évasion de l’esprit par la peinture ? Hallucination nécessaire au repos psychologique ? Cantonner cette composition au seul état psychologique serait la réduire. La composition du tableau repose sur des principes réfléchis : le cyprès et le clocher du village créent l’effet de profondeur et structurent l’image, la spirale sinueuse dans le ciel aide à repérer le point de fuite. La folie n’est donc surement pas à chercher dans la composition du tableau. Quant à l’agitation présente dans la représentation, elle reste également assez calculée : la touche du peintre renforce l’opposition entre les deux parties du tableau, une confrontation entre une terre solide, ferme et un ciel fluide. Cette représentation est-elle donc, par opposition à celle d’Arles, celle d’une « nuit dangereuse » ?

En vérité, c’est plus l’idée d’une « nuit religieuse » que devrait évoquer cette toile. Van Gogh en effet s’intéresse avant tout à la nuit en tant que moment qui libère les hommes du travail et de l’agitation diurne : le nuit glorifie le repos. On peut notamment le voir dans sa toile, intitulée : « Les mangeurs de pomme de terre ». Van Gogh y représente la sérénité paysanne : les paysans entourant une table de bois rustique sont éclairés par une douce lumière d’intérieure qui renforce l’intimité de la scène. Van Gogh oppose ainsi cette vision rassurante de la nuit à celle infernale qu’il invente dans d’autres de ses tableaux ( Se référer par exemple à la « Salle de danse à Arles » ). Aux fausses clartés et simulacres de la ville, Van Gogh cherche à imposer l’ordre et l’éternité du ciel étoilé. On peut donc étudier sous un nouvel angle la confrontation entre la nuit d’Arles et celle de Saint-Remy :

Dans « La nuit étoilée sur le Rhône », les étoiles paraissent en vérité pâles et malades face aux lumières acides de la ville. Van Gogh découvre en effet le phénomène de la pollution lumineuse : les lumières artificielles empêchent de voir la lumière des étoiles. Pour son 2nd essais, Van Gogh quitte Arles pour se réfugier dans un village, sans doute à la recherche de cette vision chaleureuse de la nuit trouvée dans l’atmosphère de ses mangeurs de pomme de terre. Dans cette 2nde toile, la technique de touche est inversée : c’est le ciel étoilé qui emprunte désormais aux lumières modernes de la ville. Le résultat est spectaculaire et l’explosion de lumière céleste anéantit celle artificielle et humaine.

Pourquoi Van Gogh s’est-il autant acharner à faire briller les étoiles du ciel ? Sans doute, en ajout à cette vision religieuse, une vision également mystique. Le ciel étoilé offre l’expérience du sublime et du beau. La voûte céleste est synonyme d’ordre et de perfection, mais aussi de passage vers l’au-delà. Ainsi Van Gogh écrit-il dans ses correspondances : « Il ne me semble pas impossible que le choléra et le cancer soient des moyens de locomotion céleste comme les bateaux à vapeur, les omnibus et les chemins de fer en soient des terrestres« . Les deux nuits, et en particulier celle de Saint-Remy seraient donc héritières de cette vision du monde : le cyprès, motif ajouté par l’imagination de l’artiste, arbre des cimetières, évoquerait cette mort qui permet de voyager vers la lumière céleste. Dans cette représentation tumultueuse de ciel, Van Gogh cherche également à invoquer la démesure provoquée par les catastrophes naturelles telles que les éruptions, les déluges. C’est cela le principe du sublime dynamique : une figure volontaire face à la force des éléments. Ainsi le banal petit village de Saint-Remy accède-t-il au mythe, car il devient point de repère sublime face aux secousses de la modernité.

S.G.D

Webographie :

Youtube.com, « L’Art en question 1 – Van Gogh : La nuit étoilée ( version finale ) », lien url, « en ligne », 06/04/15

Actumondec.free.fr, « Van Gogh a toujours été fasciné par le ciel nocturne qu’il parvient enfin à représenter », lien url, « en ligne », 06/04/15

Musee-orsay.fr, « Vincent van Gogh : la nuit étoilée », lien url, « en ligne », 06/04/15

Wikipédia.org, « La nuit étoilée », lien url, « en ligne », 06/04/15

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s