Le voyage comme représentation de la vie moderne : La Gare St. Lazare de Claude Monet

Le chemin de fer a fasciné, dès son apparition, les artistes, écrivains et peintres. Le symbole de la modernité, de la vitesse et du voyage, le train apparaît chez Turner ( Rain, Steam and Speed ) ou bien chez Manet avant de faire le sujet d’une impressionnante série de Claude Monet qui a inspirée Emile Zola à écrire La bête humaine. La plus notable source d’inspiration pour les peintres est peut être la nouvelle gare construite à l’époque, la Gare St. Lazare, qui a même fait le sujet d’une exposition en 1998 au Musée d’Orsay : Manet, Monet, et la Gare Saint- Lazare.

Joseph Mallord William Turner (1775–1851), Pluie, Vapeur et Vitesse – Le Grand Chemin de Fer de l’Ouest, 1844, huile sur toile, 91 × 121,8 cm, National Gallery, Londres. Source: Wikipedia. Licence: Réutilisation autorisée sans but commercial.

Après avoir passé plusieurs années à sa maison à Argenteuil, Monet a loué un studio trouvé près de la Gare St. Lazare, le terminus pour la ligne de Normandie qui passait par Argenteuil. Ce paysage urbain était en contraste avec les paysages calmes d’Argenteuil et offrait la possibilité de capter la mobilité, la vitesse, les effets changeants de la lumière, l’essence même de la modernité. D’ailleurs, Monet a toujours été fasciné par le chemin de fer, qu’il avait photographié souvent, et qu’il trouvait imprégné d’une poétique particulière. Alors le choix du sujet de la série de douze tableaux, présentée à la Troisième exposition impressionniste en avril 1877, n’est pas surprennent. Chaque composition représentant la Gare St. Lazare a son ton spécifique : les œuvres sont peintes des pointes de vue différentes, aux endroits différentes de la gare, avec des techniques diverses et on peut y percevoir des changements subtils de lumière, de perspective et d’atmosphère.

Les conditions de travail dans la Gare St. Lazare étaient, même avec l’accord du directeur des Chemins de Fer de l’Ouest, dures, fait qui explique la différence de méthode employée par Monet et les solutions inventives de composition. Contrairement à son habitude, il réalise des esquisses à crayon, dont une, conservée au Musée Marmottan à Paris, semble une étude préparatoire pour l’œuvre L’arrivée du train de Normandie, conservé à Chicago Institut of Art (une analyse technique plus détaillée peut être trouvée sur le catalogue en ligne de Chicago Institut of Art).

Claude Monet (1840–1926), Arrival of the Normandy Train, Gare Saint-Lazare, 1877, huile sur toile, Art Institute of Chicago, Chicago. Source: Wikipedia. Licence: Réutilisation autorisée sans but commercial.

Dans cette composition, le toit de verre divis la toile, et les éléments industrieux sont adoucies par les nuages de vapeurs et de leur effet sur la surface glacé, effet obtenu par des grosses touches de peinture blanche et grise. Seitz considère que c’était exactement cet effet mobile des rayons du soleil qui pénètrent les nuages sombres et opaques, qui se dissolvent parmi les structures métalliques jusqu’à la transparence, qui a attiré Monet à peindre cette Gare. La suggestion du mouvement, du voyage, et de la vitesse s’inscrit dans une volonté de représenter plutôt la sensation de la vie moderne en action : par des coups rapides de pinceau il surprend la foule en mouvement plutôt que des individus. Les machines prédominent, comme si l’industrie prend la place des voyageurs pour lesquels ces machines ont été créées, comme si la nouvelle ère industrielle avale toute l’humanité.

Ce lieu d’intense activité est immortalisé aussi dans la toile conservée au Musée d’Orsay, La Gare St. Lazare (voir la notice complète sur le site du musée), la première et peut être la plus connue de cette série. Dans le premier plan de l’œuvre on retrouve la même structure en acier et verre du toit de la gare, envahie par les nuages de vapeurs issues de la locomotive, preuve d’une peinture pure qui donne lieu à certaines zones d’abstraction. Au centre de la toile il y a une locomotive qui quitte la gare et, par contraste, sur la gauche, un wagon immobile. L’article d’Henri Fréchon explique : « Ce jeu entre mobilité et immobilité peut figurer le passage entre une société à dominante agraire et artisanale vers une société industrielle. La gare parait sombre tandis que l’extérieur est lumineux, créant ainsi un autre contraste flagrant. Les rails qui semblent venir vers nous invitent au voyage. L’ère industrielle participe donc certes à un véritable progrès technique, mais également à une ouverture sur le monde ». Le pont d’Europe présente au second plan est aussi le symbole du progrès technique cette ère industrielle et de la modernité.

Claude Monet (1840–1926), La Gare Saint-Lazare de Claude Monet, 1877, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris. Source: Wikipedia. Licence: Réutilisation autorisée sans but commercial.

Certains critiques voient dans cette série des trains de Monet quelque chose similaire avec la peinture de Turner : une vision apocalyptique de la destruction potentielle. Georges Rivière voit la locomotive de Monet comme une bête impatiente animée par le voyage qu’elle vient d’accomplir et William Seitz ajoute que pour lui, la série parle aussi des cries des cheminots, de l’agitation des arrivées et des départs, du tremblement de la terre sous les roues du train et du « drame de la fusion du soleil, suie, fumée et vapeur ». Mais, surtout, Monet à réussi dans cette étrange série, de surprendre l’ère industrielle naissante et le changement radical d’une société face au progrès technique en représentant sa principale caractéristique : la vitesse du mouvement et du voyage.

Irina M.

Webographie

  • « Claude Monet. La gare Saint-Lazare ». Musée d’Orsay, œuvres commentées, [en ligne]  (consulté le 5 mars 2015).
  • « Cat. 16  Arrival of the Normandy Train, Gare Saint-Lazare, 1877 ».Monet Paintings and Drawings at the Art Institute of Chicago, [en ligne]  (consulté le 5 mars 2015).
  • FRECHON Henri, « Le progrès technique au XIXe  siècle vu à travers l’œuvre impressionniste de Claude Monet, La Gare Saint-Lazare ». La Lucarne, [en ligne]  (consulté le 5 mars 2015).
  • ROBINSON Marian S.,« Zola and Monet: The Poetry of the Railway» in Journal of Modern Literature, Vol. 10, No. 1 (Mar., 1983), pp. 55-70, [en ligne]  (consulté le 13 mars 2015).
  • SHACKELFORD George, « Manet, Monet, and the Gare SaintLazare. Paris and Washington » in The Burlington Magazine, Vol. 140, No. 1146 (Sep., 1998), pp. 642-643, [en ligne] (consulté le 13 mars 2015).
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